26May2009
Y a-t-il une place pour l'espéranto?
11:36 - By Grégoire - Decompiling reality
Pourriez vous me dire en deux mots ce qu’il y aurait d’avantageux à ce qu’une langue comme l’espéranto se développe, par rapport à ce que ce soit une langue comme l’anglais qui se développe?
Pour moi, il serait intéressant de développer l’espéranto actuellement pour sa valeur pédagogique. Le texte L’Espéranto : un joyau éducatif méconnu de Claude Piron fait bien le tour de cette question.
Je dois dire que personnellement j’étais assez peu enthousiaste sur l’espéranto à l’époque où j’en ignorais tout. Comme beaucoup de gens, je voyais surtout que cette langue n’est la langue d’aucun peuple, donc a priori sans intérêt, un peu comme d’être le seul à avoir le téléphone. C’est seulement après avoir commencé à l’apprendre que j’ai vraiment compris que ceux qui en disaient du bien avaient raison. Il y a dans l’espéranto une logique qui donne beaucoup de satisfaction. Il n’y a pas de pièges dans cette langue, tout a été pensé pour être à la fois souple, précis et sans complications inutiles. J’ai bien écrit inutiles, car certaines personnes croient que l’espéranto est une langue simpliste du genre « Moi être content, moi vouloir manger » et qu’on peut l’apprendre en quelques jours. Ces personnes abandonnent dès qu’elles tombent sur une difficulté dont elles ne comprennent pas la raison d’être, et se mettent alors à dire du mal de l’espéranto.
Il faut donc garder en tête que l’espéranto est une langue aussi précise que les langues naturelles, tout en étant plus souple. Cela fait qu’il y a quelques difficultés explicables en espéranto, des difficultés éventuellement absentes des autres langues.
Par exemple, l’ordre des mots n’est pas le même dans toutes les langues. L’espéranto doit donc permettre à chacun de dire les mots dans l’ordre qui lui est le plus naturel. Si on compare «Je vous remercie» et «I thank you», on voit que l’anglais oblige les Français à inverser la place du complément d’objet direct, on ne peut pas dire «I you thank», et l’inverse est vrai aussi, il est étrange en français de dire «Je remercie vous». C’est pour surmonter ce problème que l’espéranto utilise la lettre "-n" pour distinguer le complément d’objet direct du sujet. On peut donc dire «Mi vin dankas» ou «Mi dankas vin», au choix (danki est le verbe remercier copié sur l’allemand danken, -as est la terminaison du présent, qui est toujours la même). On peut dire aussi «Vin mi dankas» ou «Vin dankas mi», c’est tout aussi compréhensible. Pour dire «Vous me remerciez», il suffira donc de mettre le "-n" sur l’autre pronom : Vi min dankas, Vi dankas min, etc. Ce "-n" pose problème à tout le monde pendant les premiers cours, il est normal et fréquent de l’oublier. Pourtant, il est faux de le considérer comme une difficulté inutile de la langue.
Pour répondre à la question posée, il serait avantageux de développer l’apprentissage de l’espéranto pour sa capacité à développer les facultés intellectuelles. L’anglais est une langue importante dans le monde moderne et il est évident qu’il faut maintenir son apprentissage. Mais moi qui suis sorti de l’école primaire en juin 1989, je suis très content d’avoir échappé aux cours d’anglais à cet âge-là! Car ainsi, je maîtrisais déjà le français au moment des premiers cours d’anglais au collège. J’ai donc abordé les difficultés une par une, d’abord celles de ma langue maternelle, et seulement au collège celles de l’anglais (puis plus tard celles de l’allemand, et encore plus tard celles de l’espagnol). Je regrette pourtant de ne pas avoir eu plus tôt dans ma vie un point de repère fiable comme l’aurait été l’espéranto. Cette langue m’aurait permis d’avoir un regard critique sur les difficultés des langues telles que l’anglais ou l’allemand, et de faire le tri entre les difficultés utiles et les autres.
À ce sujet, j’ai connu au collège quelques élèves peu intéressés par les études, mais très portés sur la musique britannique des années 60, qui étaient très enthousiastes à l’idée de comprendre enfin les chansons des Beatles, des Doors et des Stones. Ils pensaient que l’anglais était une langue largement supérieure au français et qu’ils allaient enfin apprendre quelque chose de «cool», tout en s’ouvrant des portes pour leurs futures carrières de chanteurs de rock. Mais je me souviens qu’après quelques mois et quelques notes sous la moyenne, ils étaient découragés, car ils réalisaient que l’apprentissage de la langue de Mick Jagger ne leur donnerait pas beaucoup de satisfactions :
The Rolling Stones - Satisfaction [Mono version]
Je suis persuadé qu’un grand nombre de cas d’échecs scolaires en France sont le résultat non pas d’un nombre insuffisant de neurones, ni de parents qui n’ont pas éveillé assez la curiosité de leurs enfants, mais d’une mauvaise séquentialisation des enseignements. L’anglais à l’école primaire part d’une bonne intention, mais constitue potentiellement une source de découragement supplémentaire. On réussit ses études lorsque l’on a confiance en ses capacités, lorsque les nouvelles difficultés en rappellent d’autres qui ont été surmontées, même plusieurs années auparavant.
Je pense que l’on sous-estime totalement, dans notre pays (le champion du monde des antidépresseurs), l’importance de la confiance en soi. L’espéranto est, à ce titre, un enseignement fondamental, parce qu’il est susceptible de donner confiance à la fois aux élèves ayant un esprit plutôt scientifique et à ceux ayant un esprit plutôt littéraire.
Note : pour que l’espéranto trouve un jour la place qu’il devrait avoir dans le système éducatif, il serait utile que vous votiez aux élections européennes du 7 juin pour la liste Europe-Démocratie-Espéranto. Plus le score sera élevé, plus les grands partis politiques seront enclins à récupérer ce sujet, comme ils l’ont fait pour l’écologie.
Pour en savoir plus : Je vous invite à visiter le site de la Société Québécoise d’Espéranto, en particulier "les mensonges de l’anglais" et la "Foire aux questions", qui est vraiment très complète.
