Non, le Karakoram n’est pas un massif montagneux situé au nord du Pakistan, dont le sommet est le K2. C’est surtout, parmi tous les endroits du monde où je n’irai jamais, celui où l’observation de mes contemporains me ramène le plus souvent.

Karakoram, le glacier Baltoro, photo de Guilhem Vellut (CC-BY-SA-2.0)

Il y a bien quelque atoll inhabité du Pacifique sur lequel, aux heures où je comprends d’où provient le goût des chats pour l’indépendance, je vais parfois marcher. Ayant fait par la pensée le tour du lagon, je m’adosse à un palmier et je regarde la mer. Et je célèbre en compagnie des crabes et des tortues marines le bonheur de vivre au milieu de l’eau, du soleil et du vent, sans compte à rendre à personne, oublié de tous.

Atoll de Tetiaora

Hélas, depuis que j’ai appris l’existence de cette chaîne de montagnes dont le nom résonne comme le cri d’un barbare, et surtout depuis que j’ai vu à quoi ressemblent ces pics inaccessibles, c’est vers eux que se tourne ma solitude qui confine parfois à la misanthropie. Je n’ai plus grand goût pour les atolls du Pacifique. Je ne grimpe plus au sommet des dunes dans les ergs du Sahara.

Sahara, le Grand Erg Oriental

Je ne regarde plus passer les chevaux sauvages dans la verdure des steppes de Mongolie.

Chevaux sauvages en Mongolie

Je ne vais plus courir avec les gnous et les zèbres sur les plaines du Serengeti et du Masaï-Mara.

Serengeti

Croyez-le, ce n’est pas une fierté. Je n’écris pas ceci pour me vanter d’errer là-haut, dans les roches et la neige, avec pour seuls compagnons le froid et la lumière des étoiles quand monte la nuit.

Karakoram, la nuit

J’ai le Karakoram honteux. Il y a quelque chose d’inavouable à rêver de ces sommets qui n’ont rien en commun avec les Alpes ou les Pyrénées. Ils n’ont même pas grand chose à voir avec l’Himalaya, ce rêve de hippie, qui rappelle encore des visages humains, ceux des sherpas ou ceux des petits mômes souriants et crasseux qui traînent dans les ruelles de Katmandou.

Rêver du Karakoram, c’est juste effrayant. Pour avoir souvent vagabondé là-haut, au milieu des à-pic, je sais que ces pentes, semblables aux dents d’un requin, ne feraient de moi qu’une bouchée, et que mon espérance de vie n’y excéderait probablement pas trois jours. Je le sais, et pourtant j’y retourne.

Karakoram, Satpara Lake

Ce nom agit sur mon esprit comme un courant ascendant sur un dirigeable. Il m’aide à reprendre de la hauteur. Il m’aide à me souvenir que la France n’est qu’un minuscule bout du petit continent européen. Karakoram ça veut dire qu’il existe, cet ailleurs sans compromis, sauvage et terrible, au-dessus des multitudes.

Karakoram, Dudi Patsar

Karakoram

Karakoram, Khunjrab Pass

Et je ne sais pas si ce qui entraîne mon esprit si loin, c’est la grande beauté glaciale qu’on y trouve, ou la petite laideur tiède du quotidien d’ici.